Il vous est sûrement déjà arrivé de tomber sur un post qui vous a fait lever les yeux au ciel. Un contenu à mille lieues de ce que vous pensez, de ce que vous défendez, voire carrément à l’opposé de vos convictions. Et ce n’est pas un hasard.
Une étude publiée dans la revue scientifique PNAS (Proceedings of the National Academy of Sciences) apporte une explication assez précise à ce phénomène, et elle concerne directement le fonctionnement des algorithmes de recommandation utilisés sur les plateformes sociales, X en tête.
Un fil censé refléter ce que vous aimez, mais pas toujours vos valeurs
Les plateformes comme X, Facebook ou Instagram fonctionnent toutes plus ou moins sur le même principe. Un algorithme observe votre comportement (les likes, les commentaires, le temps passé sur un post) et s’en sert pour deviner ce qui a le plus de chances de capter votre attention la prochaine fois. Plus vous interagissez avec un type de contenu, plus le système en pousse dans votre fil.
Sur le papier, la logique semble évidente. Sauf que les chercheurs à l’origine de l’étude font une distinction importante entre ce qui capte votre attention et ce qui correspond réellement à vos valeurs profondes, celles qui définissent votre rapport au monde (le sens de la justice, l’attachement aux traditions, la sécurité, la solidarité, la liberté d’expression, la protection de l’environnement, etc.).
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Pour mesurer cet écart, l’équipe de recherche a développé un outil basé sur des classifications psychologiques reconnues, permettant d’évaluer les valeurs exprimées dans un contenu. Ils l’ont ensuite appliqué aux fils d’actualité de 715 utilisateurs américains de X. Le constat est net. Les algorithmes ont tendance à mettre en avant des posts qui parlent de tradition, de respect des règles ou de sécurité collective. À l’inverse, les contenus liés à l’entraide, à l’empathie envers les personnes éloignées ou à la protection de la nature sont plutôt relégués en arrière-plan.
En comparant ces résultats aux valeurs réellement exprimées par les utilisateurs dans leurs propres publications, les chercheurs ont observé que l’algorithme avait davantage tendance à promouvoir des posts en désaccord avec les convictions des utilisateurs qu’à leur proposer des contenus alignés.
Le vrai coupable, c’est les commentaires
L’explication la plus intuitive serait de se dire que les gens suivent des comptes qui ne partagent pas leurs idées. Mais ce n’est pas ce qui ressort de l’étude. La grande majorité des comptes suivis correspondent bien aux valeurs des utilisateurs qui les suivent.
Autre hypothèse écartée, celle d’un public qui n’interagirait qu’avec des contenus qu’il désapprouve. Là encore, les chiffres montrent que les internautes engagent aussi largement avec des publications qui vont dans leur sens.
La vraie explication se trouve ailleurs, dans la nature même des interactions. Sur les réseaux sociaux, le like reste de très loin l’action la plus fréquente. On clique sur le petit cœur sans trop réfléchir, souvent pour approuver ce qu’on lit. Les commentaires, eux, sont beaucoup plus rares, et surviennent le plus souvent quand quelque chose nous dérange ou nous pousse à réagir. On commente davantage pour contredire que pour applaudir.
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Le problème, c’est que l’algorithme de X accorde un poids bien plus important à ces réponses qu’aux simples likes. Un commentaire, même isolé, envoie un signal beaucoup plus fort qu’une dizaine de likes. Le système en déduit donc que ce type de contenu vous intéresse particulièrement, et vous en propose davantage, alors qu’en réalité vous aviez surtout réagi parce que ça vous contrariait.
Peut-on corriger ce biais ?
Les chercheurs à l’origine de cette étude travaillent aussi sur des pistes de correction. Dans un précédent travail, ils ont testé une méthode consistant à interroger directement les utilisateurs sur leurs valeurs, pour ensuite ajuster le tri du fil en conséquence plutôt que de se baser uniquement sur les comportements passés. Les tests montrent que les internautes sont généralement capables de repérer assez facilement si un fil qu’on leur propose correspond ou non à ce qu’ils défendent.
Cette piste ouvre une réflexion intéressante sur la manière de sortir des bulles de filtre. D’autres travaux de la même équipe suggèrent en effet qu’exposer simplement les utilisateurs à des avis opposés, sans autre forme de médiation, tend plutôt à renforcer la polarisation qu’à l’atténuer. Miser sur des contenus qui font le pont entre différents points de vue, tout en restant fidèles aux valeurs de chacun, semble une approche plus prometteuse.
Reste à savoir si les plateformes auront intérêt à s’engager dans cette direction. Un algorithme qui pousse à réagir, même par désaccord, reste un algorithme qui génère de l’engagement, et donc du temps passé sur l’application. Donner plus de contrôle aux utilisateurs sur ce qu’ils voient suppose de revoir en partie ce modèle économique. Pour l’instant, la balle est plutôt dans le camp des plateformes, des chercheurs et des régulateurs, qui pourraient à terme pousser vers des outils permettant à chacun de mieux calibrer ce qu’il voit défiler dans son fil.
