Un adolescent qui n’utilise pas une fonction censée limiter son temps sur les réseaux sociaux, est-ce parce qu’il n’en a pas besoin ou parce que cette fonction est mal conçue ? Cette question est au cœur d’un procès qui oppose actuellement Meta à plusieurs familles aux États-Unis, et les débats qui en ressortent dépassent largement le cadre judiciaire.
Le patron d’Instagram, Adam Mosseri, a livré un témoignage qui a fait grand bruit le mois dernier. Il a reconnu que la fonction “Prendre une pause”, censée inciter les jeunes à lâcher leur téléphone après un certain temps d’utilisation, n’était utilisée que par une infime partie des adolescents avant que l’entreprise ne l’active par défaut. “La plupart des ados n’en voulaient pas”, a-t-il déclaré. “Nous avons quand même décidé d’aller de l’avant.”
Cette phrase résume assez bien le problème que pointent aujourd’hui les psychologues.
Un cerveau adolescent pas armé pour résister
Le procès en cours cherche à déterminer si Meta a conçu Instagram et Facebook d’une manière qui favorise une forme de dépendance chez les plus jeunes. Le sujet n’est donc pas de savoir si les ados ont boudé cette fonction, mais de comprendre pourquoi.
Les recherches montrent que les adolescents sont particulièrement sensibles aux récompenses sociales et aux retours immédiats, comme les likes ou les notifications. À l’inverse, les zones du cerveau qui gèrent le contrôle des impulsions et la prise de décision sur le long terme continuent de se développer bien après l’adolescence. Placer un outil de protection en option, plutôt qu’en réglage par défaut, revient donc à demander à des utilisateurs particulièrement vulnérables de faire l’effort d’aller chercher eux-mêmes une solution qu’ils ne recherchent pas spontanément.
C’est un mécanisme bien connu en psychologie comportementale. Les gens ont tendance à garder les paramètres qui leur sont proposés par défaut, surtout quand changer ce paramètre demande un effort. Sur une application pensée pour capter l’attention en continu, ce biais joue à plein régime.
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Des réglages qui ne pèsent pas du même poids
C’est le déséquilibre entre les différents boutons de la plateforme qui pose probléme. Le défilement infini, la lecture automatique des vidéos, le bouton “j’aime”, les recommandations algorithmiques : toutes ces fonctions qui poussent à rester scotché à l’écran étaient activées par défaut dès le départ. À l’inverse, l’outil censé aider à décrocher est resté facultatif pendant trois ans, avant d’être généralisé seulement sous la pression des régulateurs européens et des procès américains.
Pour les chercheurs, ce contraste n’a rien d’anodin. Ils y voient la preuve que la plateforme savait très bien concevoir des mécanismes efficaces quand il s’agissait de retenir les utilisateurs, mais beaucoup moins quand il s’agissait de les protéger.
Meta, de son côté, conteste ces accusations et affirme que ses propres recherches internes n’ont pas établi de lien clair entre l’usage des réseaux sociaux chez les adolescents et une baisse de leur bien-être.
Le parallèle avec les jeux d’argent en ligne
Le secteur des jeux d’argent en ligne a connu, il y a quelques années, un débat très similaire autour des outils d’auto-exclusion volontaire. Le constat, documenté notamment par la commission du Lancet sur les jeux d’argent publiée en 2024, est sans appel : les outils facultatifs échouent presque systématiquement, parce que les personnes les plus à risque ne les activent jamais.
Selon lui, la fonction “Prendre une pause” d’Instagram a connu le même sort, pour les mêmes raisons. Un modèle économique construit sur la maximisation du temps passé sur l’application n’est pas incompatible avec l’intégration de garde-fous efficaces pour les utilisateurs les plus exposés. Mais encore faut-il que ces garde-fous soient pensés pour fonctionner réellement, et pas seulement pour exister sur le papier.
Qu’est-ce que Meta savait, et quand ?
D’un point de vue psychologique, le plus intéressant dans ce dossier n’est pas de juger si Meta cherchait à maximiser l’engagement, ce qui est somme toute assez logique pour une entreprise. La vraie question porte sur ce que les recherches internes de l’entreprise avaient identifié comme risques chez les jeunes utilisateurs, et sur la façon dont ces constats ont, ou n’ont pas, influencé les décisions produit qui ont suivi.
Le calendrier de mise en place des mesures de sécurité pourrait ici jouer un rôle important. On sait par exemple que plus de 90 % des utilisateurs adultes ont gardé la fonction “Prendre une pause” activée une fois qu’elle a été proposée, contre seulement 1 à 2 % des ados qui l’avaient activée volontairement au départ. Cet écart de chiffres, mis en avant publiquement par l’entreprise, prend un tout autre sens à la lumière de ce que révèle le procès.
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Vers des protections imposées plutôt que proposées
L’issue de ce procès pourrait avoir des conséquences bien au-delà du cas Meta. Plusieurs experts y voient un signal qui pourrait pousser l’ensemble de l’industrie tech à revoir sa copie sur les dispositifs de protection des mineurs.
La comparaison avec la ceinture de sécurité revient souvent dans les discussions. Personne n’a jamais laissé le choix aux automobilistes de l’attacher ou non, une fois son efficacité démontrée. Un rapport de l’Association américaine de psychologie publié en 2024 va dans le même sens, en soulignant que faire reposer la responsabilité sur les parents, les magasins d’applications ou les jeunes eux-mêmes ne règle en rien les failles présentes dans la conception même des plateformes.
L’autre piste évoquée, c’est celle d’un accès facilité pour les chercheurs indépendants aux données comportementales des plateformes. Ces données sont aujourd’hui très difficiles à obtenir de l’extérieur, alors qu’elles pourraient aider à mieux comprendre l’impact réel de ces interfaces sur les jeunes générations.
Ce qui a commencé comme un simple débat autour d’un bouton dans une application pose finalement une question beaucoup plus large. Quand une entreprise sait que ses jeunes utilisateurs sont vulnérables face à la façon dont son produit est conçu, jusqu’où va sa responsabilité dans ce qui leur arrive ensuite ?
Source : https://fastcompanyme.com/
